Fantasy

Le Dieu Oiseau d’Aurélie Wellenstein

Ceci est une lecture personnelle.


 

« Aurélie Wellenstein vit en région parisienne avec un pangolin, un grand chien blanc, son animal intérieur et ses nombreuses autres personnalités. Son domaine de prédilection est la fantasy, de préférence étrange et inquiétante. Le Roi des fauves, publié chez Scrineo en 2015, a reçu le Prix des Halliennales et a été sélectionné aux Prix Elbakin, Imaginales des Lycéens, Révélation Futuriales, Lire en Seine, Prix des Imaginales et Grand Prix de l’Imaginaire (GPI). Les Loups chantants, publié chez Scrineo en 2016, a reçu le Prix Elbakin et est sélectionné au Prix du roman contemporain de Poitiers ainsi qu’au Prix Imaginales des Collégiens. »

Ce roman m’a fait de l’œil durant un bon moment avant que je craque et me l’offre en broché. La couverture est magnifique, comme toutes celles d’Aurélie Wellenstein. Ce graphiste a de l’or au bout des doigts et, visiblement, l’autrice est du même avis si on tient compte du petit mot qu’elle lui adresse en remerciements.

Quant au résumé de la quatrième de couverture, il m’a attiré dès sa première lecture avec ce côté dark-fantasy que j’affectionne tout particulièrement.

Il faut dire que je n’ai pas pu me jeter dessus dès sa réception, la faute à une PaL qui n’en finit plus et de multiples service-presses. Pourtant, comme pour son achat, j’ai craqué un soir à vingt-deux heures. Et je ne le regrette absolument pas : je l’ai dévoré (ce choix de mot est quelque peu ironique au vu de la teneur du récit.) Vous l’aurez compris, étant donné que c’est une lecture personnelle, je me permets d’être moins objective et vais prendre plaisir à, pour une fois, utiliser le « je ». Oui, j’en ai envie.

J’ai envie de donner mon avis purement personnel, sans prendre de gants, sans chercher l’équilibre entre bons et mauvais points. C’est rare, mais pour moi, il le faut.

Pour Le Dieu Oiseau.

L’autrice met en place un univers très sombre dans lequel elle intronise Faolan, un jeune homme qui a vécu dix ans de calvaire en tant qu’esclave auprès d’un maître cruel et d’un sadisme dérangeant. Pourquoi est-il tombé en esclavage ? Tous les dix ans, sur cette sombre et terrible île, une compétition est lancée afin de déterminer un « Champion » : celui qui réussira, lors de la Quête du Dieu Oiseau, à ramener l’œuf d’or. Le vainqueur obtient la gloire de son clan ainsi que la régence de l’île en devenant le nouvel Orateur, un être intouchable voué à l’immortalité. Il est aussi celui qui choisira la destination du Banquet, un rituel horrifiant, visant à anéantir un autre clan dans le sang, le cannibalisme, où les vainqueurs sombrent dans les bassesses de l’humanité. Les femmes et les enfants ne sont pas épargnés.
Faolan est un enfant d’un de ces clans brisés. Faolan est le fils d’un chef de clan rôti et dévoré. Faolan est le fils d’une mère violée. Faolan est le frère d’une petite fille embrochée. Faolan est l’esclave du fils de celui qui a dévoré sa famille, Torok.
Faolan ne vit que pour se venger, décidé à participer à la Quête du Dieu Oiseau afin de devenir le nouveau Champion.

Ce bref résumé donne le ton et l’ambiance de ce roman, un one-shot complet, qui se suffit à lui-même.

D’emblée, nous rencontrons ce héros brisé, très sombre, qui couve tout de même l’espoir de venger sa famille et de retrouver sa liberté avant la date fatidique du début des « jeux. » Si ses dix années d’esclavage ont été plus qu’insupportables, un autre sort peu enviable l’attend, sur lequel je ne vais pas m’attarder pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte.

Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est le traitement de la psychologie des différents personnages. Une psychologie qui ne laisse aucune place au manichéisme, bien que des questionnements d’ordre moral sont très souvent faits. Cette lecture nous pousse dans nos retranchements, nous force à réfléchir sur ce que nous aurions pu faire à la place de Faloan ou de tous ces individus se pliant à ces rituels, adorant une religion qui trouve son essence cinq siècles plus tôt.

En outre, Aurélie Wellensetein a réussi à créer un univers sur une petite île où les peuples sont obligés de vivre presque les uns sur les autres, en mal de ressources pour pouvoir survivre. Toutes ces hiérarchies, ce mode de fonctionnement, les mœurs, sont remis en doute par Faolan qui est un peu notre conscience dans ce récit.

On s’écœure, on grimace, on détourne les yeux des pages, on s’énerve, on est scandalisé… mais au final, nous nous interrogeons après-coup. « Et si… ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec notre propre mode de vie, notre abus de nos propres ressources sur notre bonne vieille terre, notre évolution… non que je souhaite ouvrir un débat interminable sur le sujet, néanmoins je me suis demandée si ce ne pourrait pas être, dans le fond, ce qui pourrait advenir de nous. Bien plus tard. Beaucoup plus tard. C’est un peu le traitement que l’on pourrait retrouver dans une intrigue post-apocalyptique. J’ignore si c’était une des intentions de l’autrice, mais j’ai apprécié d’être bousculée sur la question dans Le Dieu Oiseau.

Autre point qui m’a beaucoup plu, c’est ce doute permanent entre la psychologie et le mysticisme. Est-ce que tout cela existe ? Est-ce que ce Dieu tant vénéré est réel ? Ou bien est-ce une invention ? Faolan est-il fou ou subit-il tout ce qui lui arrive ? Où est la frontière entre magie et folie humaine ? Aurélie Wellenstein trifouille dans l’esprit humain, elle gratte l’écorce de nos convictions, elle met un pied dans ce que nous croyons avoir compris au fur et à mesure de notre lecture. Nous finissons par sombrer avec Faolan, à nous perdre avec lui et, en fin de compte, peut-être se laisser noyer par tous les évènements. Du moins, c’est ce qui m’est arrivé, jusqu’au pic final, ce crescendo qui m’a fait écarquiller les yeux, pousser un râle de compréhension et, à la fois, d’émotions. Très curieux ressenti. Peut-être que vous, ceux qui se laisseront tenter, aurez une toute autre interprétation que la mienne.

Nouvel ingrédient dans ce cocktail détonnant, c’est qu’il y a aussi de l’action, des combats, beaucoup de tension… Qui va vivre ou mourir ? Nous sommes suspendus à ce fil tendu qui peut se rompre en un claquement de doigt d’une ligne à l’autre, pourtant toujours fouetté par cette envie de découvrir le fin mot de l’histoire. L’estomac se contracte, le cœur se serre, la bouche se pince, les dents mordent la langue, notre corps se crispe, le souffle s’accélère ou se raréfie, les yeux se plissent ou s’agrandissent…

Le Dieu Oiseau est sanglant, dur (ou trash, comme dirait certains) ; il n’est pas fait pour les âmes sensibles. C’est parfois répugnant, mais ça ne m’a pas débecté de ma lecture. Au contraire, j’ai accepté ce parti pris de l’autrice dès la quatrième de couverture. J’ai su dans quoi je m’engageais.

Très agréable aussi la typographie du livre. J’aime bien la lettre « Q » qui est différente du reste, qui participe à notre immersion dans le récit (oui, étrange), mais qui donne aussi une identité propre supplémentaire au texte.

Les descriptions sont fabuleuses, tant au niveau des panoramas que des introspections des protagonistes, jusqu’au moindre frémissement de leur peau sans aucune lourdeur.

Pour faire court, j’ai adoré ma lecture et j’ai été conquise par la plume d’Aurélie Wellenstein. Il est fort probable que je me fasse une nouvelle collection portant son nom (et quelle belle collection !) – je me laisserai sans doute tenter prochainement par Le Roi des Fauves et Les Loups Chantants.

Mais je me répète : attention ! Cette lecture n’est pas pour tout le monde.

 


Ce roman est le quatrième coup de cœur de l’année 2018

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